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Présentation Générale

L´intitulé de ce numéro de Revistas Épicas dévoile d´emblée le double principe heuristique -l´épique et le gender- sur lequel repose notre approche des productions épiques de la contemporanéité écrites par les femmes des Amériques et de l´aire ibérique. L´objectif étant de mettre en dialogue la dynamique du genre épique avec le gender et voir la manière dont les écrivaines ont pu participer à la métamorphose du genre. Certes, l´approche en termes de genre littéraire a pris en compte la question de l´essoufflement ou la pérennité du genre épique, son anachronisme ou sa vitalité mais elle a peu abordé la transformation ou le possible glissement de l'épique vers l´écriture romanesque et encore moins la manière dont celle-ci exploite les procédés du registre épique. En ce sens, ce volume nous permettra d´amorcer une réflexion épistémologique transdisciplinaire sur la notion d´héroïcité en tant que catégorie esthétique resignifiée, tant dans l´épopée réinventée que dans les œuvres en prose écrites sur un mode de vision épique.

Dans un ouvrage consacré aux fortunes et infortunes de l´épopée au XXe siècle, Saulo Neiva pose explicitement la dynamique du genre épique sous l´angle de l´ambivalence par le biais d´une formule fort suggestive « Désirs et débris d´épopée au XXe siècle »[1]: « Le "désir" vif de réhabiliter un genre qui est associé á un temps révolu et la manière dont cette aspiration s´exprime, à travers la démarche consistant á rassembler des "débris" d´une esthétique souvent perçue comme incompatible avec la modernité » (Neiva, 2009, p. X). Tout en prolongeant les enjeux de cette ambivalence, il nous semble important d´interroger cette supposée incompatibilité du genre épique avec la modernité et de l´articuler avec une autre incompatibilité, toute aussi supposée, entre l'épique et le gender ; c´est d´ailleurs cette tendance que semblent illustrer les travaux de Christina Ramalho sur l´épopée brésilienne écrite par les femmes [2].

Qu´un genre traditionnellement masculin, qui a longtemps prévalu dans le champ littéraire en tant que forme culturelle hégémonique, fasse l´objet d´une exploitation affirmée chez les écrivaines des Amériques et de l´aire ibérique n´est, certainement pas, fortuit si l´on considère la démarche volontariste de ces écrivaines et leur fascination pour l´hybridation et les écarts esthétiques. A l´inverse, on peut y reconnaitre le principe d´un choix générique parfaitement assumé et pleinement conscient en interaction avec des circonstances historiques particulières. On peut donc légitimement penser que le recours aux codes épiques obéit á la volonté des écrivaines de la contemporanéité de démystifier et de déconstruire des représentations figées des identités sexuelles et de l´histoire - y compris l´histoire littéraire -. C´est en tout cas le sens qui se dégage de certains travaux influencés par les apports des études de genre et des études culturelles, lesquels accréditent l´idée que si les femmes réinventent l´épique c´est aussi pour démolir les présupposés du modèle culturel hégémonique et patriarcal fondé sur la différence sexuelle et l´exclusion de la femme des champ/chant épiques.

D´un autre côté, s´il est vrai que le processus de transformations a affecté tous les caractères du genre épique, il donne surtout à la figure du héros, depuis le Quichotte (1605-1615), une portée et une dimension nouvelles jusqu’à le faire désigner exclusivement par sa condition humaine loin de la sphère mythique. Ce bouleversement de taille dans la conception du héros moderne va s´imposer progressivement dans l´écriture épique occidentale et jusque dans les Amériques. Ce que le roman à vision épique ou le poème épique de ces dernières décennies mettent en évidence c´est la reconfiguration du sujet à la faveur de figures héroïques incarnées par des voix féminines rayées des généalogies poétiques et/ou des héroïnes en haillons oubliées de l´histoire. En faisant de la capacité de résistance de ces héroïnes face à l´adversité la véritable matière de leurs œuvres, les écrivaines resignifient et articulent la notion d´héroïcité à une geste héroïque subversive. Héroïnes illustres déclassées par un système patriarcal ou héroïnes en errance qui vivent jusqu´au sacrifice les mutations d´une société contemporaine en crise, leur existence est marquée par la solitude et le non-sens, et leur sacrifice est vain et inutile. Incarnations modernes d´autres Sisyphe, Astérion ou Tantale, ces « héroïnes à l'envers » pour emprunter les termes d´Ernesto Sábato, semblent être liées à un héroïsme du quotidien et de l´anonymat, un l'héroïsme en haillons qui peine à franchir le seuil de la mémoire collective.

Dans cette perspective, il peut s´avérer fructueux d´examiner les liens entre l´épique et l´imaginaire au prisme de la notion d'héroïcité pour observer ses possibles glissements, transformations ou travestissements chez les écrivaines modernes et postmodernes des Amériques et de l´aire ibérique. Quels sont les aspects culturels, esthétiques, mythiques et historiques qui caractérisent l´épopée réinventée ? Comment s´opère le glissement de l´épique vers l´imaginaire ? Comment les romans moderne et postmoderne réécrivent-ils les codes épiques ?  Ce sont quelques-unes des questions qui ont pu retenir l´attention des travaux ici présentés.

 

Assia Mohssine

Université Clermont Auverne

 

[1] Saulo Neiva (ed.). Désirs et débris d´épopée au XXe siècle. Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien: Peter Lang, 2009. XII.

[2] Christina Ramalho. Elas escrevem o épico. Florianópolis: Editora Mulheres, 2005.